Le train des eaux : une affaire qui roule

L’eau : on en boit tous les jours, été comme hiver. C’est par palettes entières que se font les ventes quotidiennes. Dans la grande distribution, on dit que le produit eau minérale dispose « d’un turnover important ». En clair, un supermarché vend 1000 fois plus de bouteilles d’eau que des tubes de cosmétique. Chez certains distributeurs, les flux sont tellement importants qu’ils bénéficient d’une logistique spécifique. La quantité de palettes à mettre sur le marché milite amplement pour un transport par train, d’autant que les usines d’embouteillage ne sont pas si nombreuses que cela et se situent là où il y a des sources exploitables. Vittel, Contrexéville, Volvic ou Evian sont des marques connues, mais aussi des communes où se situent les usines. Comme il faut approvisionner toute l’Europe, aux volumes s’ajoute la distance, favorable au mode ferré.

Derrière le leader mondial Nestlé Waters, on trouve le français Danone, qui ne fait pas que des yaourts. Les eaux ont représenté 19% des ventes du groupe en 2017. Avec près de 3,5 milliards de bouteilles produites par an, Danone Eaux s’appuie en France sur 4 usines associées à des sources uniques :

  • Amphion (Evian),
  • Le Chancet (Volvic),
  • Saint-Galmier (Badoit)
  • La Salvetat sur Argout (La Salvetat).

Évian est commercialisé dans 130 pays, ce qui place la marque au premier rang mondial. Volvic est quant à elle commercialisée dans 65 pays. Voilà pour ces quelques chiffres.

3,5 milliards de bouteilles produites par an (photo Danone)

Une logistique complexe

Danone possède notamment la plus grande usine d’embouteillage du monde, celle de Publier-Amphion-les-Bains (Evian), fondée en 1965 et qui a fait peau neuve. Six ans de travaux et 280 millions d’euros investis par le groupe, pour une usine désormais « plus verte » qui produit annuellement plus d’1,6 Mds de litres vers 120 pays et 1000 distributeurs. Des volumes impressionnants qui demandent une logistique de haut niveau.

Sur l’impulsion de Danone Eaux France, le logisticien français ID Logistics a créé en 2013 une plateforme de pilotage opérationnel multi-client baptisée Ideo. Cette plateforme, pour le compte de plusieurs clients, gère l’ensemble de leurs flux transports (route et ferroviaire) au niveau européen. Pour répondre à l’objectif fixé par la marque Evian d’atteindre le zéro net carbone d’ici 2050, un hub ferroviaire privé a été mis en place afin de répondre aux besoins de souplesse, de performance et de visibilité pour l’usine d’Evian.

C’est la gare d’Ambérieu qui a été choisie comme hub. Forte d’une gare de formation qui sommeillait avec le déclin des activités SNCF, ID Logistics a misé sur le développement du transport ferroviaire qui représente aujourd’hui 60% des flux de l’usine : 20 trains par semaine et 6.000 palettes d’1,2 t par jour. Quand on vous parlait du « turnover important »… Ambérieu s’est réveillée, avec l’exploitation de 18 des 40 voies qui sont destinées à Danone. Pour amener les trains de l’usine à Ambérieu, le groupe Danone a choisi l’offre de l’OPF d’origine belge Regiorail. La mission : trois à cinq navettes quotidiennes, deux le samedi et le dimanche, destinées à évacuer la production de l’usine, soit 120 kilomètres sur un parcours escarpé imposant de fortes contraintes d’exploitation. L’usine, qui se concentre sur la production, n’a d’espace disponible que pour un jour de stock, pas plus. Conséquence : tout doit partir au plus vite, 40% par camions, 60% par trains.

L’OFP Régiorails’occupe des navettes locales entre Évian et Ambérieu (photo Sylvain Bouard via license flickr)

Triés et recomposés par Regiorail, les convois sont alors pris en charge à Ambérieu par Fret SNCF, VLFI ou ECR. Destination la France… et l’Europe, avec un flux estimé à 2 millions de palettes par an, sachant qu’une palette compte de 700 à 800 bouteilles selon la contenance.

Et de palettes, parlons-en justement. Le problème des flux d’usine, c’est un train plein à l’aller, mais vide au retour. Pas bon pour le bilan carbone, ni pour les finances transport. Un des convois d’Ambérieu est destiné à Daventry, au sud-est de Birmingham. En 2008, Danone Eaux prenait l’initiative de proposer à Chep, un gros loueur de palettes, de rapatrier celles-ci via… le train vide de retour. Au passage, Chep faisait un effort sur ses tarifs de location. Opération win-win…

D’apparence évidente, l’opération est bien plus difficile qu’il n’y paraît. Il faut en effet, au-delà du grand dépôt de Daventry, aller récupérer toutes les palettes des grandes surfaces du centre de l’Angleterre. Pas mince ! Jusque-là Chep faisait face à un déséquilibre des flux, l’obligeant à rapatrier ses palettes en France à l’aide 1.650 camions par an. Dans le nouveau schéma, les palettes empilées n’occupent que 7 à 8 wagons sur le trajet de retour vers la France pour alimenter les deux usines françaises d’Evian et de Volvic. Une partie est ensuite chargée de bouteilles puis envoyée toujours en train vers l’Allemagne. Les palettes reviennent avec des caisses de consigne, encore en train, avant d’être utilisées pour la distribution des boissons en France, puis enfin récupérées par Chep. Soit un parcours de 2.800 km sans le moindre camion.

Daventry, non loin de Birmingham, un entrepôt Danone Waters

Tous cela démontre la grande complexité de toutes LES logistiques de Danone :

  • Logistique des flux de chaque grande surface cliente (depuis un dépôt régional) ;
  • Logistique des palettes et du conditionnement ;
  • Logistique des capsules pour fabriquer les bouteilles soufflées ;
  • Logistique des camions ;
  • Logistique des wagons.

Le tout en prétendant vouloir atteindre l’objectif « zéro carbone en 2050 », alors que le transport pèse aujourd’hui pour 42% de l’empreinte carbone du groupe Danone.

Technologie de suivi

Une telle complexité demande beaucoup de savoir-faire en logistique, un métier qui n’est pas du tout ferroviaire. ID Logistique peut s’appuyer sur sa forte expérience. Pour l’exploiter le site d’Ambérieu, la firme, via sa filiale Ideo, a fait appel aux technologies de la start-up lilloise Everysens, spécialiste du tracking d’actifs mobiles. Ideo loue les wagons, en assure la maintenance et contrôle la disponibilité et la mise à disposition auprès de Danone. Depuis juin 2016, l’ensemble des wagons a été équipé de capteurs communicants (via le réseau Sigfox) pour suivre en temps réel les flux ferroviaires. Ces capteurs, conçus par Everysens, peuvent monitorer de multiples paramètres : mouvements, chocs, température, humidité… Au-delà des alertes « incidents », les données collectées par ID Logistics permettent de bâtir des tableaux de bord synthétiques et des indicateurs de performance, d’avoir une photographie de l’état du parc comme le taux de rotation ou les temps de maintenance, et calculer ainsi un taux de rendement synthétique. Danone peut ainsi suivre en temps réel la part de sa logistique qui transite par les rails, alors qu’elle s’est fixé un objectif ambitieux de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

60% des bouteilles prennent le train (photo Danone)

ID-Logistics, qui gère à Saint-Priest (Lyon) plus de 120.000 ordres de transport par an exécutés par 140 transporteurs routiers et 4 opérateurs ferroviaires, est en liaison avec une douzaine de prestataires logistiques entre 26 entrepôts et une dizaine d’usines. Malgré leurs flux, les volumes de Danone doivent^parfois être complétés, sur certaines destinations « moins fournies », par les volumes d’autres clients, afin d’optimiser l’utilisation des moyens mis en œuvre, et donc les coûts, tout en restant attractifs pour les transporteurs. On mesure alors ce qu’est l’impact d’une grève comme au printemps 2018…

Cet exemple montre comment le train doit s’insérer dans des circuits de distribution complexe pour être pertinent et compétitif. Il montre aussi que la logistique n’est pas une affaire de service public mais bien de professionnalisme. Car le but est d’avoir, dans chaque magasin d’Europe, des rayons remplis en temps et en quantité adéquate. 

 

Références

Usine Nouvelle 2015 : Partager le pilotage, c’est payant !

Supplychain Magazine 2016 : Danone Waters – ID Logistics, le 1er hub ferroviaire privé

Les Échos 2016 : ID Logistics ouvre de nouvelles voies au « transport vert » pour Danone Waters

Supplychain Magazine 2017 : Danone Waters/ID Logistics – Un hub ferroviaire pour désengorger l’usine d’Evian

Everysens 2017 : IDEO, filiale d’ID Logistics, et Everysens signent un contrat pour connecter une flotte de wagons Danone Eaux France

Du côté anglais, traction par EWS et ses “Class 66” (photo de Train Photos via license flickr)

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