Quand un turc pousse au combiné français

Un bel inconnu ! Tel est le qualificatif qu’il faut donner à Sète, un port de la grande région Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées qui se cachait derrière l’omnipotent « voisin » qu’est Marseille-Fos. Fondé en 1666 par la volonté de Louis XIV, Sète avait longtemps été laissé à l’abandon par l’État, mais bénéficie depuis 2007 d’une modernisation de grande envergure sous l’impulsion du Conseil régional, qui a repris la gouvernance du port. Preuve que la régionalisation peut pallier aux carences de l’État. Sète n’est qu’un nain entre Marseille et Barcelone, et ne traitait encore « que » 3,74 millions de tonnes de marchandises en 2015, mais les trafics progressent.

Depuis 2008, et jusqu’en 2020, ce ne sont pas moins de 400 millions d’euros qui auront été investis par le biais d’investissements de la région ou de son EPR (acquisition de grues, reprise de quais…). Des efforts payants : en se faisant connaître à l’extérieur, mais grâce aussi aux fonds européens Marco-Polo, Sète a pu devenir à la fois une autoroute de la mer et une autoroute ferroviaire. Des liaisons par ferry existent vers le Maroc, sur Tanger et Nador, mais la grande nouveauté fût l’arrivée du logisticien Ekol.

Le groupe Ekol dispose de son propre service roulier entièrement dédié, en partenariat avec la société Alternative Transport. Ici le Memeq (photo Ekol)

Créé en 1990, le groupe turc était jusqu’il y a peu un grand méconnu en France. Il a tissé sa toile dans toute l’Europe et exploite une flotte de 5.500 « cartes grises », dont 3.400 remorques et 6 navires rouliers (les Ro-Ro, Roll-on/Roll-off), le tout avec un effectif de 6.500 personnes. Chaque semaine, Ekol opère en Europe 48 trains intermodaux en correspondance avec 2 services maritimes rouliers depuis Izmir, Mersin et Yalova, l’un vers Trieste, l’autre vers Sète. Le service Ro-Ro vers la France permet de décharger jusqu’à 180 semi-remorques. Une nouveauté pour le petit port languedocien, qui fait dès lors un peu penser à Calais ou Zeebrugge (BE).

Atterrir à Sète, ce n’est pas seulement desservir la France, mais aussi la riche Catalogne voisine. Pour un rayon de 300 à 500km, Ekol utilise l’autoroute A9, toute proche. Mais tout comme à Trieste, Ekol ne se satisfait pas uniquement du réseau routier. Pour atteindre le bassin parisien, le logisticien a fait appel au transport combiné, avec l’aide bienveillante d’un certain nombre de fonds et de coup de pouce de l’État. C’est donc fin octobre 2016 que fût lancée la navette intermodale Sète-Noisy Le Sec (Est parisien), avec deux allers-retours intégralement destinés au logisticien turc. C’est la filiale SNCF VIIa qui exploite les trains intermodaux, au gabarit P400, soit l’acceptation de semi de 4m de hauteur. Le train a une capacité de 36 semi-remorques, et utilise les wagons Lohr Industrie à plancher bas permettant le P400, alors que le transbordement se fait en vertical, à l’aide de reach-stacker.

Wagons Lohr pour un train d’une capacité maximale de 36 semi-remorques (photo Ekol)

Au dernier salon SITL 2018, Arnaud Rieutort, le directeur du port sétois, a expliqué avoir ouvert une seconde liaison ferroviaire sur Zeebrugge, en Belgique. Un service opéré avec l’apport d’un navire plus grand à Sète, d’une capacité de 280 à 340 remorques, également apte à embarquer des conteneurs, et qui assure deux rotations hebdomadaires entre la Turquie sur Sète. Nouveauté : une des rotations fait escale en Grèce, à Lavrio.

La combinaison d’un port géré par une région et de l’offensive d’un logisticien « qui y croit » démontre qu’il n’y a pas de fatalité dans le déclin des ports secondaires français ni dans celui du fret ferroviaire. Jean-Claude Gayssot, ancien ministre communiste et actuel président du port, relatait lui-même que Sète a la réputation « d’être tranquille [ndlr : par rapport aux conflits récurrents du voisin marseillais] (…) J’ai toujours été partisan du dialogue, de la recherche du compromis acceptable. La démarche avait été initiée avant mon arrivée. Je l’encourage et l’entretiens », rappelle-t-il. Un gage de bonne santé qui donne des résultats.

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